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Ou comment la dilution de responsabilité empêche de réguler le pouvoir en église
Dans les accompagnements que je mène auprès d’équipes et de conseils d’église, une situation revient régulièrement.
Des personnes lucides perçoivent une dérive : une parole qui ne circule plus, des décisions prises seul, une difficulté à être contredit… bref, une forme de toute-puissance qui s’installe.
Et pourtant, rien ne se passe. Il n’y a pas de confrontation claire, pas de régulation réelle, ni de mise en travail collective. Pourquoi ?
Tout le monde voit… mais personne n’agit
Ce phénomène est bien connu en psychologie sociale. Les travaux de Bibb Latané et John Darley ont montré que plus un groupe est large, plus chacun a tendance à penser que quelqu’un d’autre va intervenir.
C’est ce qu’on appelle la dilution de responsabilité.
Dans une église, cela donne quelque chose comme :“Le conseil va en parler”, “Le président devrait réagir”, “Quelqu’un de plus proche du pasteur devrait lui dire”
Résultat : personne ne prend réellement la responsabilité d’agir. Et pendant ce temps, la toute-puissance s’installe… ou se renforce.
La toute-puissance ne se maintient pas seule
On pense souvent que les dérives d’autorité viennent uniquement d’un leader.
Mais la réalité est plus inconfortable : La toute-puissance tient aussi parce qu’elle n’est pas traitée.
Et elle n’est pas traitée parce que la responsabilité est diluée. Ce n’est donc pas seulement un problème de personne, mais un problème de système.
Les mécanismes silencieux qui empêchent d’agir
Plusieurs dynamiques viennent nourrir cette paralysie collective.
1. Le déplacement de responsabilité
Chacun pense sincèrement ne pas être le bon interlocuteur.
La responsabilité est toujours renvoyée ailleurs.
2. La fragmentation des perceptions
Chacun voit une partie du problème, mais personne ne met les éléments en commun.
Le malaise reste diffus, difficile à nommer.
3. L’isolement des inquiétudes
Plusieurs personnes sont préoccupées… mais chacune se croit seule.
Le coût d’une prise de parole semble alors trop élevé.
4. La légitimation implicite
L’absence de réaction devient, de fait, une forme de validation.
Le leader peut croire que tout va bien — ou s’appuyer sur ce silence.
Le paradoxe d’un collectif… qui produit de l’irresponsabilité
Les églises valorisent souvent la collégialité, le discernement commun, la coresponsabilité.
Mais sans clarification des rôles et sans courage relationnel, cette intention produit l’inverse : plus la responsabilité est partagée de manière floue, moins elle est exercée concrètement.
La dilution crée un vide.
Et ce vide est souvent comblé… par une concentration du pouvoir.
Une question spirituelle avant d’être organisationnelle
Ce phénomène ne relève pas seulement de la gouvernance.
Il touche aussi à la vie fraternelle.
Dans l’Évangile selon Matthieu (18:15-17), la correction fraternelle suppose :
- une responsabilité personnelle
- un courage de parole
- une démarche progressive et relationnelle
La dilution produit exactement l’inverse :
- personne ne se sent personnellement responsable
- le courage laisse place à l’évitement
- la démarche n’a même pas lieu
Ce que cela produit à long terme
Lorsque la toute-puissance n’est pas régulée :
- les frustrations s’accumulent en silence
- les personnes les plus lucides se retirent ou se taisent
- des loyautés paradoxales apparaissent (“je reste, mais je ne dis rien”)
- la crise finit par éclater… souvent de manière plus brutale
Le conflit évité aujourd’hui devient la rupture de demain.
Sortir de l’impasse : redevenir sujet de la responsabilité
Le point de bascule est souvent simple à formuler, mais exigeant à vivre : passer de “quelqu’un devrait faire quelque chose” à “je prends ma part”
Cela suppose :
- de nommer clairement les responsabilités, y compris celle de réguler le pouvoir
- d’oser des paroles incarnées (“je constate”, “je suis inquiet”)
- de mettre en commun les perceptions pour sortir de l’isolement
- de sécuriser les espaces de confrontation, pour qu’ils soient possibles sans être destructeurs
En conclusion
La toute-puissance ne tient pas seulement à celui qui l’exerce, mais à ceux qui, collectivement, ne se sentent pas responsables ou autorisés de la limiter.
Réintroduire de la responsabilité personnelle au cœur du collectif, ce n’est pas fragiliser l’unité. C’est au contraire lui redonner sa vérité, sa solidité… et sa fécondité.









