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Dans beaucoup de crises d’Église, tout commence par une faute réelle, une maladresse, une dérive, une souffrance ou un dysfonctionnement porté par une personne ou un petit groupe. Quelqu’un a blessé. Quelqu’un a abusé d’une position. Quelqu’un a menti, manipulé ou dysfonctionné. Il serait faux de nier cela.
Mais il arrive alors un moment de bascule.
Progressivement, la communauté entière se réorganise autour de cette faute. La personne devient le centre des conversations, des inquiétudes, des interprétations et des tensions. Peu à peu, elle cesse d’être seulement quelqu’un ayant commis des erreurs : elle devient le problème lui-même.
Le groupe se met alors à croire, souvent inconsciemment, que si cette personne disparaît, si elle est dénoncée, exclue, humiliée ou réduite au silence, alors la paix reviendra enfin.
C’est le mécanisme du bouc émissaire.
Et ce mécanisme est particulièrement puissant dans les espaces spirituels, parce qu’il peut se recouvrir d’un langage moral ou religieux :
- “Il faut protéger l’Église.”
- “Il faut défendre la vérité.”
- “Il faut purifier.”
- “Il faut préserver l’unité.”
- “Dieu nous demande d’agir.”
Le problème est que, dans cette dynamique, le groupe peut progressivement produire lui-même ce qu’il dénonçait au départ.
C’est là tout le paradoxe tragique de certaines crises spirituelles : au nom de la lutte contre une forme de domination, de manipulation ou de violence, une réponse collective toute-puissante peut émerger à son tour.
Le groupe devient alors capable :
- d’écraser ;
- d’humilier ;
- de caricaturer ;
- de déshumaniser ;
- d’effacer toute complexité ;
- de refuser la nuance ;
- de ne plus voir une personne, mais uniquement une fonction symbolique.
Le fonctionnement devient alors “en miroir”.
Ce que l’on combat à l’extérieur finit par s’installer à l’intérieur du groupe lui-même.
Une communauté blessée par le contrôle peut devenir contrôlante.
Une communauté marquée par le silence peut faire taire à son tour.
Une communauté ayant souffert d’une autorité abusive peut développer une violence collective au nom du bien.
Une communauté ayant dénoncé la manipulation peut utiliser elle-même des mécanismes d’influence, de pression ou d’exclusion.
C’est précisément ce que le récit de Marc 15 vient révéler avec une puissance saisissante.
Car Jésus est condamné par un mécanisme collectif où chacun pense probablement agir pour une bonne raison.
Les chefs religieux veulent protéger leur système.
Pilate veut préserver l’ordre.
La foule veut une réponse immédiate.
Les soldats exécutent ce qu’on attend d’eux.
Les passants participent au mouvement général.
Et progressivement, l’ensemble produit une violence qui dépasse chacun individuellement.
Le plus troublant est peut-être que cette violence se construit au nom du bien, de la stabilité et même de Dieu.
Le groupe a besoin d’un coupable
Le texte est frappant. Chacun participe un peu :
- les chefs religieux accusent ;
- Pilate évite de prendre position ;
- la foule s’emballe ;
- les soldats exécutent ;
- les passants humilient ;
- les disciples disparaissent presque tous.
Personne ne semble totalement responsable, et pourtant ensemble ils produisent l’irréparable.
Le récit montre comment un groupe humain en tension cherche souvent une solution simple à son malaise : désigner un responsable. Un “problème”. Une personne sur laquelle concentrer les peurs, les frustrations ou les divisions.
Le bouc émissaire permet alors au groupe de retrouver momentanément une unité :
“Si cette personne disparaît, alors tout ira mieux.”
Dans Marc 15, Jésus devient ce point de convergence des angoisses collectives.
Il dérange.
Il échappe au contrôle.
Il révèle les contradictions.
Il menace les équilibres établis.
Alors il faut l’écarter.
C’est peut-être là l’un des enseignements les plus dérangeants pour nos communautés : il est possible de lutter contre le mal tout en reproduisant exactement ses mécanismes.
On peut dénoncer une autorité abusive tout en devenant soi-même abusif.
On peut vouloir protéger l’Église tout en blessant profondément des personnes.
On peut rechercher la vérité tout en écrasant la complexité humaine.
On peut vouloir purifier un groupe et finir par produire de la peur, du silence et de l’exclusion.
La croix révèle alors quelque chose d’essentiel : la toute-puissance n’est pas seulement un problème “des autres”. Elle est une tentation humaine permanente, y compris dans les espaces spirituels.
Le récit de Marc 15 agit comme un miroir tendu à toute communauté :
Que faisons-nous de nos peurs ?
Que faisons-nous de nos conflits ?
Que faisons-nous lorsque quelqu’un devient dérangeant ?
Que faisons-nous de notre besoin de contrôler, d’avoir raison ou de préserver notre image collective ?
Et surtout :
Sommes-nous capables de rester humains lorsque nous croyons défendre le bien ?
Peut-être qu’une Église réellement spirituelle ne se reconnaît pas à sa capacité à éliminer rapidement ses “problèmes”, mais à sa manière de traverser les crises sans perdre son humanité.









