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Hannah Arendt n’a jamais écrit sur l’Église. Pourtant, sa réflexion sur le totalitarisme agit comme un miroir dérangeant pour toute institution qui se réclame du bien, de la vérité ou de Dieu. En mettant au jour les mécanismes de la domination totale, Arendt nous aide à discerner certaines dérives de toute-puissance humaine, y compris dans des contextes spirituels.
La toute-puissance naît du refus de la limite
Pour Arendt, le totalitarisme ne repose pas d’abord sur la violence, mais sur une prétention à l’illimité : illimitation du pouvoir, de l’idéologie, de la maîtrise de l’humain. Il s’agit d’une négation radicale de la condition humaine elle-même, marquée par la pluralité, la fragilité, l’imprévisibilité et la finitude. La domination totale, écrit-elle, vise à rendre l’homme superflu.
Ce diagnostic interroge l’Église lorsqu’elle glisse, souvent inconsciemment, vers une logique de toute-puissance. Cela se produit quand on refuse la limite humaine du pasteur, du conseil ou de l’institution, quand on confond autorité spirituelle et maîtrise, ou lorsque l’on agit « pour le bien » sans contre-pouvoir ni discernement partagé. La tentation est alors de croire que ce qui est fait « pour Dieu » ne peut pas être contesté. Or, théologiquement, l’Église est fondée sur l’incarnation, c’est-à-dire sur l’acceptation radicale de la limite.
L’idéologie comme substitut du discernement
Arendt accorde une place centrale à l’idéologie : une logique fermée, cohérente en apparence, imperméable à l’expérience vécue et qui dispense de penser. L’idéologie explique tout à l’avance et rend inutile le discernement.
Dans l’Église, la toute-puissance apparaît lorsque certaines lectures théologiques deviennent indiscutables, lorsqu’un projet est présenté comme « la volonté de Dieu » sans espace de relecture, ou lorsque le langage spirituel sert à clore le débat. « Dieu m’a dit que… », « remettre en question, c’est manquer de foi », « l’unité passe avant la vérité » : autant de formules qui peuvent empêcher de penser. Là où le discernement s’arrête, avertit Arendt, la domination commence.
La destruction de la pluralité
Pour Arendt, la pluralité n’est pas un problème à résoudre, mais le cœur même de l’humanité : penser, parler et agir avec d’autres, à partir de points de vue différents. Le totalitarisme détruit cette pluralité au profit de l’uniformité.
Dans les dynamiques ecclésiales de toute-puissance, les voix dissidentes sont souvent disqualifiées spirituellement, les sensibilités différentes perçues comme des menaces, et le conflit diabolisé plutôt que travaillé. On préfère alors une paix apparente à une vérité relationnelle exigeante. Pourtant, bibliquement et ecclésiologiquement, l’Église est un corps, non une voix unique. La pluralité y est une richesse spirituelle, non un danger.
L’effacement de la responsabilité personnelle
Avec la figure d’Eichmann, Arendt met en lumière la « banalité du mal » : non pas des monstres, mais des individus ordinaires qui cessent de penser, obéissent, se conforment. Le mal naît alors moins de la cruauté que de l’absence de responsabilité personnelle.
En Église, la toute-puissance se nourrit lorsque chacun se déresponsabilise derrière « la décision du conseil », lorsque l’on obéit sans discernement personnel, ou lorsque les structures sont sacralisées au point de ne plus être interrogées. Le mal spirituel n’est pas toujours violent ; il est souvent passif, discret, et même pieux. Penser devient alors un acte de résistance spirituelle.
Salut ou efficacité ?
Le totalitarisme vise une efficacité absolue : contrôle, résultats, élimination de l’imprévu. De manière troublante, certaines Églises peuvent tomber dans une logique comparable lorsque la réussite devient un signe de bénédiction, lorsque l’échec est spirituellement disqualifié, ou lorsque la croissance justifie tout.
On oublie alors que, dans la foi chrétienne, le salut passe par la croix, que la fécondité biblique n’est pas la performance, et que Dieu agit aussi dans la faiblesse et le temps long.
Une clé théologique décisive
Sans faire de théologie chrétienne, Hannah Arendt aide l’Église à entendre une vérité évangélique fondamentale : la toute-puissance est incompatible avec la condition humaine et avec le Dieu révélé en Jésus-Christ. En Église, la toute-puissance humaine devient une forme d’idolâtrie : elle remplace Dieu par un pouvoir sacralisé et nie l’Esprit qui souffle où il veut. Le Christ, lui, renonce à la domination, lave les pieds, accepte le conflit, l’incompréhension et la croix.
En conclusion
Hannah Arendt nous aide à comprendre que toute forme de toute-puissance, y compris spirituelle, naît lorsque l’on cesse de penser, de reconnaître la pluralité et d’accepter la limite humaine. L’Église risque alors de ne plus être un lieu de liberté en Christ, mais un système de domination pieusement justifié.









