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Déresponsabilisation du responsable spirituel et phénomènes de toute-puissance dans l’Église
Le récit du veau d’or (Exode 32) est souvent lu comme l’histoire de l’infidélité d’un peuple impatient. Plus rarement, il est abordé comme une mise en cause radicale du responsable spirituel confronté à la pression collective et à la tentation de la toute-puissance. Pourtant, la parole d’Aaron — « Je l’ai jeté au feu, et il en est sorti ce veau » — résonne aujourd’hui avec une acuité troublante dans de nombreuses crises ecclésiales contemporaines.
1. Une phrase sidérante : le déni de responsabilité
Aaron est prêtre. Il est dépositaire d’une fonction spirituelle, médiatrice, structurante. Or, lorsqu’il rend compte à Moïse, il efface presque totalement son implication réelle. Il ne mentionne ni la collecte de l’or, ni la fonte, ni le façonnage de l’idole. Il présente le veau comme un produit spontané, surgissant d’un processus impersonnel.
Cette phrase n’est pas anodine. Elle marque une rupture éthique et spirituelle :
- la responsabilité est dissoute dans le récit,
- l’acte devient un accident,
- la faute se transforme en fatalité.
Le responsable ne se reconnaît plus comme sujet agissant, mais comme victime d’un enchaînement qui le dépasse.
2. Aaron face à la toute-puissance du groupe
Le peuple exige : « Fais-nous un dieu ». L’absence de Moïse, l’angoisse collective, la peur du vide et de l’incertitude créent un climat de toute-puissance groupale. Aaron, au lieu d’introduire une limite, se rend disponible à la demande.
Il ne résiste pas, ne confronte pas, ne rappelle pas l’Alliance.
Il accompagne le désir, au lieu de le discerner.
Le prêtre cesse alors d’être un tiers entre Dieu et le peuple. Il devient :
- gestionnaire de l’angoisse collective,
- exécutant de la pression majoritaire,
- garant d’une unité de façade.
C’est précisément là que la fonction spirituelle se dégrade : quand l’autorité ne structure plus, elle alimente la confusion.
3. Une dérive aggravée : la sacralisation du symptôme
Aaron ne se contente pas de tolérer l’idole. Il :
- construit un autel,
- proclame une fête « pour le Seigneur »,
- inscrit la dérive dans un cadre religieux.
La transgression est alors théologisée. Le langage spirituel ne sert plus à discerner, mais à couvrir. Ce mécanisme est central : ce n’est pas seulement l’erreur qui est grave, mais le fait qu’elle soit rendue légitime par celui-là même qui aurait dû la nommer.
4. Un miroir pour les responsables d’Église aujourd’hui
Ce schéma ancien éclaire de nombreuses situations contemporaines. Face à des phénomènes de toute-puissance (leaders charismatiques incontrôlés, communautés fusionnelles, abus spirituels, dérives d’autorité), on entend des paroles qui ressemblent étrangement à celle d’Aaron :
- « Nous n’avons pas vu venir »
- « C’est la culture du groupe »
- « Le contexte était particulier »
- « Les gens en avaient besoin »
- « L’Esprit agissait puissamment »
La dérive devient un phénomène extérieur, presque autonome. Or la toute-puissance ne s’impose jamais seule : elle prospère toujours dans un vide de responsabilité.
5. La confusion entre amour pastoral et absence de limites
Comme Aaron, de nombreux responsables veulent avant tout :
- préserver l’unité,
- éviter le conflit,
- ne pas perdre les personnes,
- maintenir la paix.
Mais refuser d’exercer une autorité structurante n’est pas un acte neutre.
Ne pas poser de limites, c’est déjà exercer une forme de pouvoir, souvent inconsciente, qui laisse le plus fort — ou le plus fragile — occuper tout l’espace.
La véritable bienveillance pastorale inclut la capacité de dire non, de nommer les dérives, et d’assumer la tension que cela génère.
6. Toute-puissance et déresponsabilisation : un lien structurel
La toute-puissance et la déresponsabilisation avancent toujours ensemble.
Lorsqu’un responsable dit implicitement : « Je n’avais pas le choix », il abdique sa fonction symbolique. Il cesse de représenter la Loi, la limite, l’Altérité de Dieu.
Dire « il en est sorti ce veau », aujourd’hui, c’est :
- nier sa part de consentement,
- éviter la culpabilité,
- protéger sa position,
- sauver l’institution plutôt que l’Alliance.
7. Moïse et Aaron : deux postures d’autorité
La confrontation entre Moïse et Aaron est éclairante.
Moïse ne cherche pas d’excuse :
- il affronte le peuple,
- il accepte la rupture,
- il assume le coût de l’autorité,
- il plaide devant Dieu sans se défausser.
Là où Aaron protège sa fonction, Moïse protège l’Alliance.
L’un cherche à survivre comme leader, l’autre accepte de risquer sa place pour rester fidèle.
8. Une question spirituelle décisive pour aujourd’hui
Toute crise ecclésiale sérieuse devrait conduire les responsables à cette question simple et redoutable :
Qu’ai-je laissé faire, que j’aurais dû nommer, limiter ou refuser ?
Et peut-être plus encore :
Quel est le veau d’or que je présente aujourd’hui comme inévitable, nécessaire ou providentiel ?
Conclusion : redevenir responsable devant Dieu
Le récit du veau d’or n’est pas seulement une dénonciation de l’idolâtrie du peuple. Il est un appel à la responsabilité spirituelle des responsables. Là où la toute-puissance se développe, la première conversion attendue n’est pas celle du groupe, mais celle de ceux qui avaient mission de tenir la limite.
Refuser de dire « il en est sorti ce veau », c’est accepter de redevenir sujet, responsable, et redevable devant Dieu — même au prix du conflit, de la perte ou de l’inconfort.









